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(04.03.08)
J’ai revu avant-hier un vieux copain de l’école secondaire. On s’est donné rendez-vous à vingt heures dans un pub près de la marina et on n’a eu aucune difficulté à se reconnaître, malgré qu’on ait passablement changé depuis toutes ces années. C’est comme ça, on n’y peut rien: on restera toujours désespérément reconnaissables. Et ce n’est pas de la sagesse. Le vieux copain a commandé quelque chose de fort, je ne me rappelle plus quoi, et j’ai pris la même chose en levant un sourcil et en prononçant simplement «La même chose», comme ils font dans les films. J’ai tout de suite senti que c’était un peu ridicule, mais il était trop tard, je l’avais dit. On s’est raconté des tas de choses sans importance, des banalités propres à nous rassurer sur le temps qui passe, des mots si légers qu’ils apaisent le poids des souvenirs oubliés, qui est pourtant énorme. La conversation prenait des airs confortables et surannés sous une lampe aux reflets feutrés et verts, comme celles qui surplombent les tables de billard. J’ai parfois l’impression que c’est un peu ça, la mort: parler à un vieil ami, mais sans aucun espoir de vraiment le retrouver, garder toujours à l’esprit cet écart, ce fossé qu’ont creusé les ans et qui nous laisse aux prises avec une distance consternante, absolument infranchissable. On a bougé un peu nos mains au-dessus de la table, comme pour sculpter les discours qui s’élargissaient, et on a souri, puis il m’a demandé des nouvelles de M. Il faut savoir que M. et moi, on a vécu quatre ans ensemble en appartement avant que ça ne devienne réellement insupportable et qu’elle décide de s’en aller travailler en Allemagne, en partie pour me fuir et en partie pour se convaincre qu’un nouveau départ était ce qui lui convenait afin de devenir plus heureuse. Peut-être que c’est bel et bien ce qui lui est arrivé, le bonheur, mais on ne s’est jamais reparlés depuis notre séparation alors j’ignore ce qu’elle pense de tout ça, et en ce moment je ne sais ni où elle se trouve ni par quoi elle est passée. Pour ma part, j’ai dû traverser les affres d’une violente mononucléose la même année et je me suis foulé une cheville le jour de mon déménagement, ce qui m’a forcé au repos le plus complet pendant près de cinq semaines; ça a vraiment été une année de merde. Bien qu’il n’osera jamais me l’avouer, je sais bien, moi, que ce vieux copain débile retenant ses rots alcooleux sous un T-shirt serré qui lui moule les pectoraux, je sais bien qu’il était amoureux de M., qu’il la désirait follement parce qu’elle n’avait rien à voir avec ces dizaines de filles trop belles, trop parfaites, trop conformes, dotées d’une beauté qui agace rapidement, non, M. possédait quelque chose de plus, ou de moins, en tout cas, une beauté plus naturelle, insouciante, elle connaissait l’asymétrie, le vice, le plaisir et l’ironie, voilà, c’était sa force, elle se contrefichait de ce qu’on pensait d’elle, et ça lui allait à ravir. Il lui vouait sans doute un culte tordu, je ne sais pas, une sorte d’admiration malsaine, et si j’en crois les apparences ce serait précisément pour cette raison qu’il m’aurait recontacté. Et donc quand il m’a demandé des nouvelles de M., je n’ai pas bronché, mon silence agissait comme un acquiescement, je ne lui ai surtout pas révélé qu’on n’était plus ensemble depuis longtemps, et évidemment on s’en est tous les deux ressenti beaucoup mieux. Je me suis tu. Pendant la soirée, pourtant, il m’a ramené trois ou quatre fois ma supposée relation avec M., il me disait «Quand tu te réveilleras demain avec elle…», «M. et toi, on sait bien…», «Vous êtes en couple depuis si longtemps…» ou «Ça n’a rien à voir avec vous deux…» Mais je ne lui ai pas donné la moindre information, je n’ai pas voulu qu’il en sache davantage. Il n’y avait que l’image de M. dans mon lit, sous mes draps, et ça ne m’a pas déplu. Après trois ans, c’était chouette de voir qu’elle convenait toujours à ce type de situation. |
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(22.12.07)
Il y a ce livre paru la première fois en 1926 et dont je possède la dixième édition (1966), le Sagehomme, un répertoire alphabétique de 16 700 auteurs (70 000 romans et pièces de théâtre cotés au point de vue moral), qui me fascine immanquablement lorsque j’en parcours les quelque 700 pages. On y rappelle, entre autres, que Sartre était presque tout à l’Index, aux côtés de Stendhal, de Jacques le fataliste, de Notre-Dame-de-Paris ou d’une douzaine de romans de ce cher Balzac, et pas les moindres ; on y apprend avec étonnement que l’infect Thérèse Desqueyroux de François Mauriac, pourtant aussi inoffensif qu’insipide, était classé D («appelle de sérieuses réserves») ; on y lit encore qu’une grande partie de l’oeuvre de Pierre Louÿs, de Sacha Guitry ou de San Antonio était cotée M («oeuvre nocive à rejeter»), tout comme, par ailleurs, la majorité des livres qui auront traversé l’histoire à ce jour. Les sigles TB et B y figurent notamment au sujet d’oeuvres et d’auteurs absolument inconnus, qui n’auront fait que conforter passagèrement les moeurs de l’époque et de l’institution. Je m’amuse parfois à imaginer ce à quoi ressemblerait ce livre s’il devait être publié aujourd’hui. De quel côté on rangerait les livres de tel et tel auteur. Michel Tremblay récolterait un D pour toute son oeuvre, à l’exception peut-être de quelques livres qui iraient se chercher un B ou un B’ («exige formation morale, intellectuelle et religieuse suffisante») ; Jacques Poulin se coltinerait les TB jusqu’à l’ennui ; Marie-Claire Blais, Jacques Ferron, Réjean Ducharme, Gérard Bessette, Victor-Lévy Beaulieu et Christian Mistral auraient leur passeport pour l’Index ; Gaétan Soucy, Jean Barbe, Maxime-Olivier Moutier et Nelly Arcan se répartiraient les D et les M (à l’exception d’un TB pour le dernier Moutier) ; Patrick Brisebois mériterait amplement pour sa part un M (on attendrait qu’il meure pour lui conférer son I) ; Dompierre aurait un D, parce que le lobby féministe a jugé que c’était misogyne ; Chabot naviguerait probablement entre le B et le D, à l’instar de Marie-Hélène Poitras et de Matthieu Simard ; Dickner, Vigneault et Vincelette auraient les meilleures notes du groupe et on leur en serait reconnaissant. On érigerait un bûcher et, pour l’exemple, on y carboniserait un jeunauteur par année. Ça sentirait la chair brûlée pendant quelques jours et on évoluerait vers un monde meilleur. |
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(11.12.07)
Il faudrait la dépecer, l’éventrer patiemment, l’ouvrir de haut en bas pour en révéler la substance rougeâtre, la tripaille puante, l’engeance contenue et mettre l’urgence à tout ça, dire simplement qu’il est temps, donner le signal, sonner l’alarme, lever les yeux au ciel et crier les mots qu’il faut, simplement faire sentir que le ventre n’en peut plus, que le corps est trop étriqué, que la foi ne sert plus à rien, qu’il faut quelque chose d’autre, quelque chose de plus, une substance magique, un hallucinogène miracle, un décapant à peinture d’une violence encore jamais éprouvée, n’importe quel produit capable de renverser la paupière, il faudrait la dépecer, lui dire que tout est là, que tout est ici, que tout est près du cœur si on s’en donne la peine, si on fouille bien, que tout a l’odeur d’une éternité que l’on s’évertue à goûter sur le mode du plaisir, et qu’il n’y a plus rien de sacré que ce que l’on veut bien adorer, comme toi. |
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(08.09.07)
J’ai passé la soirée à me dire que j’aimerais y croire, à toutes ces histoires d’ombres et de présences et de revenants, à me répéter intérieurement que s’il devait y avoir un sens, une explication, elle se trouvait peut-être là, dans l’invisible, ce serait assurément plus facile, plus rassurant, se dire qu’il y a cet univers, juste là, qui régit en quelque sorte celui-ci, ou qui tout au moins lui communique certains de ses mouvements, moi et ma façon de concevoir les choses aussi, toujours à la recherche d’une voie dans laquelle m’engouffrer, m’abîmer, et en fait celle-ci je veux dire elle est bien incapacitable, du genre qui te laisse sentir qu’elle existe, qui promet tout un monde de compréhension, d’extrapréhension, et puis qui s’avère inéluctablement décevante car impénétrable, inexpugnable, voilà tu arrives avec tes grandes intentions, ton désir de mettre les mains dedans, bien loin oui de t’y enfoncer jusqu’aux coudes, de tout t’approprier jusqu’au fondement, mais elle non, c’est qu’une agace, tu te dis, une dimension parallèle qui joue à l’agace, avec des âmes et des esprits comme une horde de chacals pas très futés, depuis Victor Hugo et tous les autres, qui n’auront droit au final qu’à des coups sur les portes et des profils fugaces glissant contre les armoires de la cuisine, pour faire dresser le poil sur les bras lors des soirées humides de septembre, mais en fait rien, j’ai passé la soirée à me dire que j’aimerais bien y croire, à écouter les récits des uns et des autres, à me laisser étonner par l’invraisemblable, à m’imprégner de cette frayeur communicative de l’inexplicable, et pourtant pas moyen de sortir d’ici, je vous l’annonce officiellement, les mecs, on est dans un beau pétrin, nous les rationnels. |
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(17.07.07)
J’ai monté les quelques marches pour atteindre le premier palier. L’escalier était vieux et en bois et possédait une légère inclinaison vers la gauche, comme si le sol sous l’immeuble s’était graduellement affaissé et que toute la structure avait imperceptiblement bougé, millimètre par millimètre, année après année, pour enfin en arriver avec un résultat comme celui-là, un escalier croche dont l’ascension vous portait naturellement à pencher vous-même à droite, afin de contrer l’effet du clivage. En haut, il y avait un paillasson, vous savez, ces paillassons supposés vous souhaiter la bienvenue et sur lesquels vous vous essuyez la politesse des pieds avant d’entrer. Il y avait ce petit tapis, donc, et j’ai regardé la porte un instant avant d’avancer mon bras vers la sonnette. J’ai sonné, j’ai gardé le bouton enfoncé à l’aide de mon doigt peut-être une seconde et, l’oreille tendue, je me suis demandé ce qu’on pourrait bien faire une fois qu’on serait l’un en face de l’autre, enfin surtout moi en face d’elle, parce que dans le cas inverse rien ne la préparait, elle, à ma venue, alors elle réagirait probablement comme toute personne de bon sens le ferait dans une telle situation, c’est-à-dire en m’envoyant promener dès que j’aurais exposé les faits. |
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