J’ai revu avant-hier un vieux copain de l’école secondaire. On s’est donné rendez-vous à vingt heures dans un pub près de la marina et on n’a eu aucune difficulté à se reconnaître, malgré qu’on ait passablement changé depuis toutes ces années. C’est comme ça, on n’y peut rien: on restera toujours désespérément reconnaissables. Et ce n’est pas de la sagesse.
Le vieux copain a commandé quelque chose de fort, je ne me rappelle plus quoi, et j’ai pris la même chose en levant un sourcil et en prononçant simplement «La même chose», comme ils font dans les films. J’ai tout de suite senti que c’était un peu ridicule, mais il était trop tard, je l’avais dit.
On s’est raconté des tas de choses sans importance, des banalités propres à nous rassurer sur le temps qui passe, des mots si légers qu’ils apaisent le poids des souvenirs oubliés, qui est pourtant énorme. La conversation prenait des airs confortables et surannés sous une lampe aux reflets feutrés et verts, comme celles qui surplombent les tables de billard.
J’ai parfois l’impression que c’est un peu ça, la mort: parler à un vieil ami, mais sans aucun espoir de vraiment le retrouver, garder toujours à l’esprit cet écart, ce fossé qu’ont creusé les ans et qui nous laisse aux prises avec une distance consternante, absolument infranchissable. On a bougé un peu nos mains au-dessus de la table, comme pour sculpter les discours qui s’élargissaient, et on a souri, puis il m’a demandé des nouvelles de M.
Il faut savoir que M. et moi, on a vécu quatre ans ensemble en appartement avant que ça ne devienne réellement insupportable et qu’elle décide de s’en aller travailler en Allemagne, en partie pour me fuir et en partie pour se convaincre qu’un nouveau départ était ce qui lui convenait afin de devenir plus heureuse. Peut-être que c’est bel et bien ce qui lui est arrivé, le bonheur, mais on ne s’est jamais reparlés depuis notre séparation alors j’ignore ce qu’elle pense de tout ça, et en ce moment je ne sais ni où elle se trouve ni par quoi elle est passée. Pour ma part, j’ai dû traverser les affres d’une violente mononucléose la même année et je me suis foulé une cheville le jour de mon déménagement, ce qui m’a forcé au repos le plus complet pendant près de cinq semaines; ça a vraiment été une année de merde.
Bien qu’il n’osera jamais me l’avouer, je sais bien, moi, que ce vieux copain débile retenant ses rots alcooleux sous un T-shirt serré qui lui moule les pectoraux, je sais bien qu’il était amoureux de M., qu’il la désirait follement parce qu’elle n’avait rien à voir avec ces dizaines de filles trop belles, trop parfaites, trop conformes, dotées d’une beauté qui agace rapidement, non, M. possédait quelque chose de plus, ou de moins, en tout cas, une beauté plus naturelle, insouciante, elle connaissait l’asymétrie, le vice, le plaisir et l’ironie, voilà, c’était sa force, elle se contrefichait de ce qu’on pensait d’elle, et ça lui allait à ravir.
Il lui vouait sans doute un culte tordu, je ne sais pas, une sorte d’admiration malsaine, et si j’en crois les apparences ce serait précisément pour cette raison qu’il m’aurait recontacté. Et donc quand il m’a demandé des nouvelles de M., je n’ai pas bronché, mon silence agissait comme un acquiescement, je ne lui ai surtout pas révélé qu’on n’était plus ensemble depuis longtemps, et évidemment on s’en est tous les deux ressenti beaucoup mieux. Je me suis tu.
Pendant la soirée, pourtant, il m’a ramené trois ou quatre fois ma supposée relation avec M., il me disait «Quand tu te réveilleras demain avec elle…», «M. et toi, on sait bien…», «Vous êtes en couple depuis si longtemps…» ou «Ça n’a rien à voir avec vous deux…»
Mais je ne lui ai pas donné la moindre information, je n’ai pas voulu qu’il en sache davantage. Il n’y avait que l’image de M. dans mon lit, sous mes draps, et ça ne m’a pas déplu. Après trois ans, c’était chouette de voir qu’elle convenait toujours à ce type de situation.